Les Messieurs dans les buissons

 

Portrait-cropé

J’aime l’exubérance de la nature en été. Arcs-en-ciel doubles, envolée de moumoutes de pollen, orages spectaculaires. De beaux spectacles !

La nature humaine vient compléter le tableau par quelques curieux comportements qui, bien que moins majestueux, ne manquent pas de couleurs pour autant.

En certains lieux secrets, à l’abri d’une nature luxuriante, une curieuse faune s’adonne à une luxure jugée contre-nature par les esprits rétrogrades.

Les messieurs dans les buissons. En plus des écureuils, des araignées et des moufettes de passage, certains buissons des villes sont aussi fréquentés par des messieurs à la recherche d’autres messieurs venus… échanger.

Pourquoi se rencontrer au bar quand on peut se rencontrer dans le buisson ?

C’est frais, discret, poétique. Délicat ? Ça, je ne sais pas, ça doit dépendre des messieurs.

La population vit dans l’ignorance de la chose sauf lorsqu’une personnalité se fait prendre dans la posture du petit chevreuil qui fait couic couic.

Intrigante pratique. Jamais il ne me viendrait à l’esprit d’aller me balader le soir dans un boisé au petit bonheur la chance dans le but d’y faire une rencontre sexuelle intéressante. Le Petit Chaperon rouge m’aura bien appris à me méfier du loup. Et des grands-mères poilues.

Les messieurs qui fréquentent les buissons eux, ont une lecture beaucoup plus versatile du conte. Ils sont à la fois le loup, le petit chaperon, le petit pot de beurre, la chevillette, la bobinette et tape-la-galette-les-garçons-mais-pas-les-filles-avec. En s’aventurant dans le bois, ils n’ont qu’à craindre d’être déçus. Une crainte qui, d’un point de vue féminin, est assez reposante je trouve. Et si l’homme est un loup pour l’homme, qu’à cela ne tienne ! Les messieurs dans les buissons sauront en tirer profit à la satisfaction de chacune des parties.

Je serais restée complètement indifférente à cette pratique si ma route n’avait pas croisé l’un de ses sentiers du plaisir de façon régulière au cours des dernières années. Un lieu louche où il se passait clairement quelque chose, mais quoi ?

Qu’on se rassure, je n’ai jamais rien vu de répréhensible ou choquant, ni même entendu ne serait-ce qu’un soupir évocateur. Rien. Si jamais vous y voyez une verge exposée, c’est probablement la vôtre que vous auriez inopinément laissée tomber dans les mains de l’un de ces messieurs.

Mais avant de savoir de quoi il retournait, j’avoue que de voir des hommes à la nuit tombée sortir des bois avec l’œil du chasseur, suscite, au-delà de la curiosité, une folle envie de décâlisser au plus crisse, au cas où…

Un jour, en passant par là en accélérant comme d’habitude, au cas où, je croise un homme marchant d’un pas mesuré et vêtu de façon non équivoque : pantalons de cuir, petite veste de cuir, gants de cuir et casquette assortie. Un folklorique gai ! J’étais fixée. Depuis, le lieu et ses curieux promeneurs font partie de mon paysage. Chaque année, sitôt la neige fondue et le mercure moindrement conciliant, les messieurs aux buissons réapparaissent. Chaque année, fidèles comme les bourgeons, ils repoussent.

D’un point de vue rationnel, la pratique a ses avantages.

Gratuite, elle démocratise la rencontre intime. En saison bien entendu. Nous sommes un pays de saisons et y a-t-il plus bel hommage à faire à la nature que de suivre ses rythmes jusque dans nos caleçons ?

Écologique, la rencontre ne nécessite pas de requête internet à tant de mégabits/sec sur des serveurs américains alimentés, on l’espère, par autre chose qu’une centrale au charbon. Dans ta face Réseau contact !

On marche lentement, contemplatif, on zieute et hop on disparaît communier dans la pénombre. Une activité quasi monastique. Pas de détour en taxi, on consomme sur-le-champ ce qu’on a dragué. Peut-on manger plus frais et local? Vivement qu’Équiterre encourage la pratique !

Je ne m’attarderai pas sur les raisons profondes qui poussent les hommes à la rencontre anonyme, furtive, clandestine, mais je me pose la question et si ça devenait normal ? Baise gratuite et écologique pour tous et toutes.

Bien sûr, par délicatesse, on éviterait de s’exécuter dans les transports en commun à l’heure de pointe, par respect pour ceux qui essaient de lire le journal. Et pas non plus de galipettes dans les toilettes publiques, par respect pour ceux qui ont une envie pressante. Rien n’est plus contrariant que de voir son petit pipi frustré par l’orgasme d’autrui.

Ne serait-il pas salutaire que les burnes de la nation renouent avec la fraîcheur bien connue de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, fraîcheur qui favorise la vigueur des spermatozoïdes ? Il faudrait, pour mesurer pleinement l’effet bénéfique de la pratique, que des femmes hétérosexuelles s’y adonnent. Mais j’en doute. Le phénomène semble exclusivement masculin.

Et des madames dans les buissons qui attendent d’autres madames ? Il n’y en a pas. J’ai checké. Pourquoi pas ? Peut-être parce qu’elles sont nombreuses, à craindre de constater, si de tels lieux existaient, que la matante cinquantenaire malaisante n’a pas disparu avec la fermeture du Drugstore[1] et qu’elles s’épivardent la coupe Longueil (ou le turbo, à votre goût) en parlant fort et en riant gras, donnant ainsi l’impression de se faire draguer par un buisson parlant. Divertissant oui, mais érotisant, non.

Alors je laisse ça aux hommes et je me contente de passer par là les soirs d’été en chantant à tue-tête : gai lon la, gai le rosier, bonne soirée messieurs, la crowd est bonne à soir !

Parole de Cassouille

 

[1] Le Drugstore, bar du village gai de Montréal où le cheveu poivre et sel, court sur le dessus, long derrière s’harmonisait avec le polo rentré dans le bermuda de golf, Labatt bleue à la main et mes respects mam’zelle ! Nostalgie…

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