Des baleines, un kayak à l’envers, un air bête, du frette et beaucoup de bonheur

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Des baleines, un kayak à l’envers, un Français à boutte, un air bête, du frette et beaucoup de bonheur ! Ça résume ma fin de semaine de camping.

Chaque fois que j’en ai l’occasion, je me pousse sur la Côte-Nord. J’aime m’endormir au son des souffles de baleines. Ça me change des camions qui roulent 24 sur 24 sur la rue Notre-Dame, le long du port. Avec la chaleur record de juillet et d’août, j’en ai eu mon truck des camions. Alors je suis partie avec mon gréement de camping et ma tasse à café Tim bien remplie de café Tim. Boire du mauvais café fait partie de l’expérience de la longue route et j’ai le respect de la tradition.

À partir de Québec, j’apprécie chaque kilomètre. Dévaler la grande côte de Baie-Saint-Paul, m’interroger subitement : Les freins ? Ils vont tenir ? Au bas de la côte, les freins ont tenu. Je peux maintenant passer le reste de la route à pester contre les caravanes-campeurs qui freinent systématiquement avant d’entreprendre une côte, même pour monter ! Mais pourquoi câl…?! Que de mystères dans la vie. Une route remplie d’irritation et d’émerveillement. La route des baleines s’y prête bien, la 40 à l’heure de pointe, beaucoup moins.

Les Éboulements. J’y arrête pour la chocolaterie et pour rire des alpagas. Quelle tête de con avec leur coupe de caniche ! Ça va pas du tout. Alors j’arrête, je rigole et quand j’ai assez ri, je passe à la boutique regarnir mon tiroir à chaussettes. Le petit bas acheté à la hâte chez Jean-Coutu n’a pas survécu à son 3ème lavage à l’eau froide au cycle délicat, petite nature. Le doux bas d’alpaga c’est ma façon de résister à la frustrante chaussette made in fucking somewhere pas cher. Ma façon d’être altermondialiste et disons-le, me dédouaner d’avoir ri d’une bête qui n’a pas demandé à avoir une tête de con et une coupe de caniche.

Baie Sainte-Catherine. Sur le tarversier, je respire à plein poumons devant le fjord. Je me sens chez moi. La Côte-Nord me fait ça.

Tadoussac. Je passe. J’y reviendrai quand j’aurai 50 ans ou de l’argent ou les deux.

Bergeronnes, les Escoumins. La paix. La sainte paix. Rien que le silence ponctué d’un souffle de baleine bleue au loin ou d’un saut de petit rorqual au proche et même au très proche !

Forestville, Baie-Comeau. Port-Cartier, passer le 50 ème parallèle et goûter la nordicité: la confiture de chicoutai, le thé du labrador, le bleuet sauvage, le turbot frais, le vent qui fouette. Sept-Îles, Mingan, Havre Saint-Pierre. La Côte-Nord nous rentre dans la peau avec son soleil sournois et sa météo capricieuse. Ce n’est pas parce que la gougoune et la camisole se portent à midi que la tuque et la grosse laine ne se porteront pas à l’heure du souper. La Côte-Nord c’est pas pour les chochotes ! Natashquan, la belle route lisse lisse lisse. Faut croire qu’elle s’use moins qu’ailleurs.

L’air de la Côte-Nord me donne confiance. En tout. Entre deux souffles de rorquals, que de la beauté. Pas de place pour la colère, fuck le terrorisme.

T’as des envies de djihad mon frère ? Viens t’assoir sur une roche. Regarde. Écoute. Respire. Et dis-moi qu’après t’as encore envie de mourir les tripes à l’air avec ta merde mêlée à ton sang. Les pensées vont et viennent, emportées par le vent. La Côte-Nord nettoie le corps et l’esprit. Ça ne règle rien mais ça nettoie.

Même quand il fait moche ça reste beau. Le ciel et la mer prennent un ton gris rorqual. Et quoi de mieux pour passer une matinée pluvieuse que d’aller sur l’eau en kayak ? Quand on n’a pas son cours de kayak de mer, on n’a pas le choix de louer un kayak double- c’est très bien le kayak double- avec un guide- c’est très bien le guide- avec un groupe… c’est beaucoup moins bien, le groupe.

Le Français du groupe n’a pas anticipé qu’il puisse éventuellement pleuvoir durant ses vacances et il entend bien que les putains de baleines du cul de ta mère daignent se montrer pour compenser cette nullité de temps à chier de mes deux ! Charmant.

Un guide souriant et un autre, qui a la joie de vivre profondément bloquée dans un sinus grippé. Bête de chez bête ! Ça le faisait chier d’être là, le monde le faisait chier, les canards le faisaient chier, les roches le faisaient chier et il voulait que ça se sache. Nous l’appelerons Monsieur Bonheur. Pauvre gars. Pénible de travailler malade dans un bureau alors j’imagine quand il s’agit de se tremper le cul dans un kayak.

Pour ajouter à sa bonne humeur, Monsieur Bonheur aura le plaisir d’avoir sous sa responsabilité des touristes trop morons pour comprendre qu’un kayak n’est pas une auto-tamponneuse et que jouer à boum kayak dans une eau à 4 degrés celsius, c’est se magasiner un Darwin award. Ils ont chaviré 3 fois !

Monsieur Bonheur devra se charger de remorquer le gars qui, bien assis dans son kayak, penaud, a vraiment l’air d’un phoque à l’échouage- il avait de bonnes rondeurs le monsieur- mais un mauvais phoque, celui que le groupe ostracise parce qu’il n’est pas bon dans ce qu’il est sensé faire, être un phoque. Pendant ce temps, la compagne du mauvais phoque à l’échouage est péniblement ramenée au rivage, embarquée comme du cargo sur le kayak de ses amis, de valeureux kayak-tamponneurs, mais beaucoup moins habiles pagayeurs, hélas. Une fois l’hypothermie passé, ça ira… je crois, je le souhaite. Une bonne frousse et un amour renouvelé du pédalo, voilà.

Tous les éléments pour passer une journée de merde sont réunis. Et pourtant non. Des marsouins, des petits rorquals, un phoque, pas le gros échoué dans son kayak, un vrai, et même des bélugas viennent nous saluer alors qu’il nous pleut à l’horizontale dans le visage. Et je suis heureuse. Et même le Français a l’air d’apprécier. La Côte-Nord me fait cet effet-là. Même quand c’est moche c’est beau. Je rentre à Montréal avec, je l’espère, un peu de Côte-Nord dans la peau.

Parole de Cassouille