Embourgeoisement: Suis-je une hostie ?

 

J’habite Hochelaga depuis 3 ans après avoir vécu 5 ans dans la Petite-Italie.

J’occupe un beau logement dans un coin un peu crade, après avoir quitté un logement un peu crade dans un beau coin.

L’embourgeoisement saute aux yeux. Mais sur mon coin de rue, c’est  plus subtil… Il faut dire qu’on s’y prostitue de bon matin. Pas exactement le visage typique de l’embourgeoisement.

Mais je vis dans un condo issu de la conversion progressive d’un immeuble locatif. Je participe donc forcément à l’embourgeoisement du quartier. La question que je me pose: suis-je, oui ou non, une ostie ?

Mais il ne m’appartient pas le condo. La proprio, c’est ma blonde. Je ne suis pas une hostie, je sors avec une hostie.

Ça fait de moi une hostie par association. Je trouve ça gênant, mais la vérité c’est que j’ai pas encore vraiment les moyens d’être une hostie à part entière. Je ne suis qu’une retaille d’hostie.

J’ai longtemps gagné bien en dessous de la barre des 28 000 $ qui permet de se qualifier pour un HLM. Il y a 4 ans, je commençais un stage non rémunéré à Radio-Canada et je me souviens de donner mon 10 dollars de dépôt pour la carte magnétique en me disant « fuck, mon budget ». Ça a eu du bon. j’ai découvert que les patates bouillies avec de l’huile, du sel et un peu de moutarde, c’est délicieux. J’en mange encore quand je manque de temps pour cuisiner.

Toujours est-il que ça va bien et c’est tant mieux, j’étais tannée d’être pauvre. Mais on dirait que j’essaie de me dédouaner de quelque chose.

L’embourgeoisement questionne aussi notre rapport à l’argent.

Il y a des gens qui méprisent ceux qui  ont de l’argent et ceux qui méprisent ceux qui n’en ont pas. Et beaucoup se contentent juste d’éviter d’en parler. Mépris et évitement. Quel dommage. Disons que notre rapport à la sexualité se porte mieux que notre rapport à l’argent.

Je ne suis pas dans le quartier par intérêt spéculatif, mais oui éventuellement j’aimerais devenir propriétaire d’un immeuble où je pourrai vivre longtemps, écrire beaucoup dans mon bureau et libérer enfin ma blonde du poids d’avoir une auteure qui travaille dans le salon parce que le bureau c’est le salon.                                                                           À éviter dans la vie : les punaises de lit et l’auteur en pleine création. L’auteur pique moins, mais est tout aussi désagréable et résiste beaucoup mieux à l’extermination.

J’aimerais donc acheter un immeuble pour y vivre avec mon amoureuse, loger ma mère et entretenir un logement locatif. Parce que je crois profondément qu’il faut maintenir du locatif abordable à Montréal et comme dirait ma grande sœur, « Faut acheter nos affaires avant que les Chinois les achètent toutes. »

Pour l’instant, la plus grande menace à l’équilibre de la mixité sociale c’est la pression spéculative qui vient de l’intérieur.Dans ma copropriété, des gens qui revendent au bout de 2 ans pour acheter ailleurs, j’en ai vus souvent.

Mais dans Hochelaga, il y a encore, pour l’instant, un certain équilibre. Pour l’instant. Les gens d’Hochelag vivent leur quartier. Les parcs accueillent des familles, des fêteux, des sportifs. Les quadriporteurs côtoient les poussettes de la Place Valois.

J’aime voir les meetings de scooters devant le Tim pendant que je bois une bière sur la terrasse de l’Espace public. Je ne vais jamais au Tim. J’ai arrêté. Ma dépendance au mauvais café est révolue. Ma dépendance à l’alcool, non.

C’est correct. Avoir des faiblesses rend sympathique. Parce qu’autrement je serais vraiment une hostie si j’en crois les graffitis haineux mal ciblés qui invitent à brûler tout condo ou commerce indépendant.

Une ancienne caisse populaire reconvertie en condos locatifs porte régulièrement les stigmates de cette colère, légitime, mais dirigée n’importe où, n’importe comment. Qu’un ancien espace commercial, reconverti en espaces locatifs attise la colère, j’ai du mal à comprendre.

Ceci étant dit, les copropriétés de mon immeuble représentent des logements locatifs en moins dans le quartier. Un vrai problème.

Comment préserver l’équilibre ?

– Par des logements sociaux. Oui. Il y en a déjà plusieurs dans le quartier, mais ça ne suffit pas. Trop peu de places et trop de gens, pas assez pauvres pour y avoir accès. Valérie Plante changera-t-elle la donne ?

– Par la création de COOP d’habitations. Complexe et fastidieux, semble-t-il mais intéressant. C’est sûr que ça demande plus d’énergie que de barbouiller un immeuble de graffitis. Mais les individus qui se font aller la canisse dans le quartier le font avec beaucoup de persistance et de constance. Deux belles qualités qui pourraient vraiment servir. Tous les espoirs sont permis.

Faut être pragmatique. L’embourgeoisement, on ne fera rien contre, on va faire avec. Non, je ne m’exilerai pas à Boucherville.

La pauvreté, la prostitution, la toxicomanie aussi faut faire avec.

J’ai beau être une hostie, ça ne m’empêche pas de considérer les prostituées au coin de chez moi. Toujours trop mal à l’aise pour leur dire bonjour, mais j’aimerais juste pour leur dire «coucou, je le sais que t’es un être humain» parce que même elles, trop souvent, ont l’air de l’avoir oublié.

Embourgeoisement ou non, la misère humaine continue de se vendre pas cher au coin de ma rue. Et de la chasser plus loin, n’arrangera strictement rien.

Alors je fais ce que je peux. Encore hier je ramassais des condoms sur le côté de l’immeuble. J’en trouve de temps en temps, je lâche un bon sacre, je ramasse, puis après je prends les choses avec philosophie. Au moins elles se protègent… Merci à la caravane de l’Anonyme de distribuer des condoms. J’ai la preuve sous la main qu’ils sont utilisés à bon escient.

Bon après, j’aimerais que les clients se ramassent un peu, surtout que les poubelles sont juste là, mais comme ce sont eux qui achètent les corps décharnés, pleins de tics nerveux vendus au rabais au coin de la rue, faut pas rêver.

Et puis vaut mieux ramasser des condoms que des seringues.

Quand on parle d’embourgeoisement, il faut regarder le portrait global du quartier, ses multiples visages. Et jusqu’à preuve du contraire, je crois qu’il vaut mieux mêler les cartes.

 

Je ne suis pas Claire Pimparé

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Socrates disait Connais-toi toi-même  Depeche Mode chantait Be your own personal Jesus. J’essaie. Mais faut gérer les attentes…

En 1989, j’ai sauvé mon école d’un incendie. En 1991, je l’ai sauvée d’un tireur fou.             En 1999, j’ai désamorcé un engin explosif attaché à ma chaise en suivant les directives d’un artificier de l’escouade anti-bombe, sur la trame sonore de Run Lola Run. Du plus bel effet ! En 2009, j’ai pris les commandes d’un Airbus 330 rempli de passagers paniqués. Les pilotes assassinés par des terroristes, évidemment. J’ai posé l’engin sur le tarmac en suivant les directives des contrôleurs aériens.

Mai 1992. Feux d’artifice du 350e anniversaire de Montréal. Place Jacques-Cartier. Ambiance familiale et festive. J’ai peur. Trop de monde. Trop proche. Trop serré. L’air ne passe plus. Si la foule panique, je suis morte. Hyperventilation. J’ai fini dans les airs, au-dessus des têtes dans les bras du chum d’une amie de ma sœur. Un grand 6’3’’.

J’ai toujours rêvé de posséder un géant, je crois que ça remonte à ce soir-là.

Mai 2012. Manif de la crise étudiante. Pow ! grenade assourdissante. L’air pique. La gorge me gratte. Si la foule panique, je suis morte. Je cours en gougounes avec mon petit panier de vélo à provisions en faisant, « hiiii MÔMAN » comme une matante de cinquante ans. Je n’ai qu’un but : me pousser !

Je fantasme de sauver la foule d’un péril extraordinaire, mais je sais très bien que je suis celle dans la foule qui se sauve en pilant sur les corps. Heureusement, je pèse pas trop lourd et en saison, je porte des gougounes, ça grafigne moins.

Pas facile de s’avouer banale, ordinaire et chieuse.

Faire la paix. Des fois, je me dis que je devrais consulter. Mais je repousse l’échéance. Aller dépenser 100$ pour être mal à l’aise devant un étranger, je ne suis pas pressée. J’aime mieux être mon propre psy. Mon auto-psy. Autopsie. Je me dissèque moi-même sans attendre d’être morte. Pourquoi pas ? Bistouri !

Le décalage entre qui je voudrais être et qui je suis est vertigineux. L’expérience de la chute libre d’un saut en tandem sans dépenser 375 $.

J’ai de grandes ambitions héroïques, mais les capacités d’une perchaude.

J’interroge mon psy intérieur. How does that make you feel ? Mon psy intérieur parle anglais. Pour pas que je m’aperçoive que je me parle à moi-même. Stratégie.

I feel désappointée en hostie.

How feel you ? Afraid are you ? Des fois, mon psy s’exprime en Yoda. Mais juste le temps d’un court flash. Le plan suivant il se met à frapper R2D2 avec un bâton et je sais que je ne pourrai jamais me fier à son jugement.

Faire le constat de tout ce que je suis et ne suis pas. Source infinie de déceptions, mais parfois de joie aussi.

Je ne suis pas un héros, mais je ne suis pas un agresseur. Je croyais que ça allait de soi, mais par les temps qui courent, semblerait que ce soit un plus. Yé !

Je ne suis pas Shakira. Je ne suis pas une panthère. Mon charme est ailleurs. Le modèle panthère lascive ondulant comme une loutre, ça ne fait pas bien à tout le monde. Faut pas forcer. Des fois, juste avoir l’air ben dans du linge pas trop mou, ça fait la job.

Je ne suis pas Céline Galipeau. Je ne suis pas Mélanie Joly. Dans un des deux cas, ça me soulage, mais je ne dis pas lequel.

Je suis mauvaise perdante, mais je fais semblant que non. Des fois, je me crois.

Je ne suis pas le Doc Mailloux. Dommage, j’aimerais avoir l’air d’un criss de fou et gagner ma vie en étant une nuisance.

Je suis territoriale. Hier au café, un homme s’approche « Excusez-moi, je peux prendre une serviette de table ? » et il avance sa grosse main aux phalanges poilues à 2 centimètres de mon assiette. Je l’ai mordue. J’aime pas qu’on s’approche de ma nourriture. J’aime pas qu’on regarde ma nourriture. J’aime pas recevoir des becs quand je mange. J’aime pas en donner. Dans une vie antérieure, j’étais un fox-terrier. On ne protège jamais trop sa gamelle. Jamais.

Je ne suis pas Claire Pimparé. J’aurais bien aimé. C’est un nom qui frôle la perfection. Claire Pimparé ! Ça sonne ! Qui êtes-vous ? Claire Pimparé! Voilà. Rien à ajouter, tout a été dit.

Je ne suis pas un génie.                                                                                                                       Je ne suis pas ingénieure.

Je ne suis pas maréchal-ferrant. Ça me fait ni chaud ni froid. On a tous besoin d’un comparatif neutre.

Je ne suis pas Martin Coiteux. Ça me fait ni chaud ni froid. On a tous besoin d’un comparatif neutre.

Je ne suis pas la Fée des étoiles et ça me réjouit. Un sourire sans substance dans une robe de taffetas cheap avec une baguette sans pouvoir, c’est pas féérique, c’est une punition. Une pauvre fille à qui on a appris à être fine à défaut de lui apprendre à être quelqu’un.

Je ne suis pas autodidacte. Je pogne les nerfs dès que je ne maîtrise pas quelque chose. Les fichiers Excel, les chorégraphies de groupe, la couture, la salsa, le Harlem shake, les dessins dans la mousse du café, le filtre de la balayeuse, les emballages cadeaux, l’ostie d’origami. Je pogne les nerfs souvent.

Je ne suis pas l’Aga Khan. Je ne suis pas Stephen Bronfman.                                                         Je suis contre les Paradis fiscaux. J’ai des placements dans les banques. Donc, j’ai de l’argent dans les paradis fiscaux. Je suis incohérente. Comme tout le monde. #JesuisBono

So what you’re gonna do about it ?

Chialer ! Mon grand-père Victor, Dieu ait son âme, m’a dit: « Cassandre, t’as un talent dans la vie, c’est le chialage… Ben chiale ! »

J’essaie grand-papa, j’essaie. Je ne suis pas une super héros, mais je suis prête à être une super grognon en robe de taffetas et baguette magique. La Fée du chialage, ça me plaît.

 

 

 

 

 

 

Les joies de la construction

Ah les joies de la construction ! Depuis 3 semaines, j’ai un échaffaudage dans ma fenêtre. Des travaux de maçonnerie sur le mur mitoyen des voisins. Grosse job, sale job. J’étais prévenue, Il allait y avoir du bruit. Tôt. Très très tôt. Je m’étais préparée en conséquence. On se la couche tôt, on se la camomille et on se travaille l’attitude : je ne chiâlerai pas, je ne chiâlerai pas, je ne chiâlerai pas. Amen.

Tel que prévu, à 7 :00 tapant, pics, marteaux et pépines se faisaient aller le boucan et résonnaient jusque dans mes rotules ensommeillées. Je ne chiâlais pas. J’étais en paix. En contrôle. Oh joie! enfin zen. J’allais embrasser le zen bouddha, écrire des livres sur comment trouver le bonheur grâce à une paire de gougounes, une toge et un jardin de roches. Je nourrissais de doux projets sous la couette. Un élément perturbateur allait bientôt éprouver ma zénitude.

Dans mon estimation de la nuisance sonore, j’ai gravement sous-estimé le facteur humain. Un maçon très très vocal chante à tue-tête des tounes de Passe-Partout dans ma porte-fenêtre.

Pousse, pousse, pousse, les bons bons légumes
Miam miam miam, j’ai hâte d’en manger

Et rebelote. Mon maçon est heureux, mais, à 7 :00 du matin, c’est un peu tôt pour me le faire savoir. Je tolère les pics, les pépines, les marteaux, mais les gros tatas de 200 livres qui, miam miam miam ont hâte de manger des bons bons légumes, ça pousse pousse pousse le bouchon un peu loin. Je ne suis pas de mauvaise humeur le matin, j’ai l’enthousiasme fragile, nuance.

Il me rappelle un voisin d’enfance qui jouait de la balalaïka sur son balcon et s’arrêtait le temps de bien se racler la gorge jusqu’aux bronches pour expectorer un bon crachat bien sonore et motonneux. Il aurait pu couvrir le bruit de cette dégoûtante éructation par quelques notes de son instrument, mais non. C’était un puriste du crachat. Ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait.
Mon tata fait pareil. Il chante et pioche, mais jamais en même temps. Il isole ces nuisances sonores pour qu’on en apprécie pleinement les subtilités. Pioche pioche pioche. Pause. Pousse pousse pousse les bons bons légumes. D’abord le travail, ensuite la comptine.
Le rossignol de Repentigny y met du cœur. Et du coffre ! Sans la moindre notion de «chut y’est tôt, y’a des gens qui dorment». Comme dirait Charles Tisseyre, fascinant !

Selon un ami dans la construction, les maçons sont réputés pour leurs tours de chant, mais très peu pour leur intellect. Je ne sais pas pour les autres, mais je vous garantis qu’en ce qui concerne mon maçon, la cédille est superflue.

Bien sûr, dans un premier temps, je suis portée à lui souhaiter de s’étouffer dans le ciment, mais j’avoue que son entrain au travail fait plaisir à voir.

J’ai pensé installer un piège. L’attirer dans une cage sur le balcon avec des Jos Louis et des photos de filles toutes nues, et aller le relâcher un peu plus loin, mais la taille de la cage posait problème, et comme je n’ai pas une intelligence pratique, j’ai abandonné le projet. De toute façon, faut bien que les travaux se fassent.

J’ai essayé de l’apprivoiser en lui lançant des miettes de pain, mais mon tata n’est pas un pigeon. C’est un mammouth. Une rareté en chair et en pouèle (ou en pas-de-pouèle, c’est un mammouth moderne, bien épilé.)

Finalement, je me contente de l’observer. Yeux bovins, visage porcin, mohawk rambo gauthien. Il est tellement insensible à ce qui l’entoure que je peux l’étudier à ma guise, à 6 pouces du visage, il ne voit rien. Son inconscience m’a rendue invisible.

Je suis la Crococodile Hunter de mon balcon « What a beautiful beast ! » Peut-être que si je lui saute dans le dos et que je le flatte entre les yeux, il va s’endormir. J’ai commencé à m’habituer et je lui ai laissé une liste de demandes spéciales pour varier du Passe-Partout:
Au Clair de la lune, j’ai pété dans l’eau
Ça faisait des bulles, c’était rigolo

Napoléon dans son cercueil, y’était bandé comme un chevreuil
OU encore,
Turlututu chapeau pointu, 36 fesses font 18 culs

Mais il préfère son propre répertoire. Des compositions originales qu’il scande avec fierté : L’été, l’été, l’été chus fatiquant. L’été l’été l’été chus fatiquant

Fatiquant », à ne pas confondre avec « fatigant ». Le souci du détail est important. Tata, mais poète.

Tous les matins, j’ai la chance d’observer un mammouth à ma fenêtre. Vaut mieux ça que d’autre chose. Il y a longtemps, j’habitais dans Parc-Extension, j’ai eu un drôle d’animal qui cognait à la fenêtre de mon demi-sous-sol à des heures farfelues. «Hello, can I come in ?

– Non. Non non non you can not.

– I’m a good guy…

– Ah ! Ben fallait le dire ! Je vous ouvre cher ami ! Entrez donc. Le frigidaire est là, je vous sers un petit café ? Le plancher est froid, prenez donc une petite pantoufle.

Le mammouth chantant, c’est reposant. D’autant que ça a quelque chose de libérateur d’avoir un gros épais qui chante à sa fenêtre. Ça libère de l’obligation d’être gentille. Aimer son prochain, j’y crois, mais parfois, une saine détestation d’autrui n’est pas à dédaigner non plus. Tout est dans la manière, il faut détester avec respect, dans la distance et le silence. Sans gestes ou paroles déplacés. Il circulerait pas mal moins de pétitions d’Amnistie internationale, Avaaz ou All Out si les hommes se détestaient mieux. Il faut leur apprendre la détestation tranquille.

Mon mammouth m’apprend à détester mieux. Et j’en apprends un peu plus chaque jour. L’autre jour, en quittant la maison, je l’ai trouvé près des poubelles, fort occupé contre l’arbre à une activité toute personnelle et hygiénique. Il pissait. D’une miction sonore et libératrice. J’aurais imaginé qu’un mammouth lèverait la patte, mais non. Mon mammouth pisse debout comme un homme. Et sans chanter. J’apprécie. Et il faut croire que se soulager la vessie élargit la conscience puisqu’il a remarqué ma présence et lâché un petit« oh pardon » sincère. Je n’ai rien répondu. Je pratique la détestation tranquille : Détachement. Silence. Respect.
Il est attachant mon mammouth. Un peu humain. Je commence à m’habituer à lui. Il est presque propre. J’ai envie de demander à ma douce si on peut le garder.

En français big fucking time !

Portrait-cropé

C’est l’histoire d’une femme qui va chez McDo, déjà le choix est discutable mais ne jugeons pas. Qui n’a jamais frémi de la narine en passant devant une arche dorée ? Cette odeur reconnaissable entre toutes, si invariablement semblable à l’odeur d’un autre McDo, dans un autre lieu et un autre temps, immuable et rassurante. Une odeur et un goût tellement rigoureusement constant, on se demande comment ça peut être de la nourriture. Ça n’en est pas.

Donc, une dame sent les effluves caractéristiques d’un McDo. Ses synapses s’activent, l’odeur bien enregistrée active le centre du plaisir, réveille un souvenir d’enfance : le confort et la sécurité, Kermit la grenouille en figurine à collectionner, Miss Piggie sur un tricycle, les années Disney, l’insouciance et les plaisirs simples, moutarde jaune baseball, cornichons tranchés égaux. La dame salive. Qui n’a jamais eu une petite rechute de McDo du genre ? Les consommateurs de substances psychotropes connaissent le phénomène. On ne va pas chez McDo pour se nourrir, on y va pour un fix.

Bref, la dame s’y rend et commande. L’employée lui parle anglais. La dame insiste pour être servie en français. L’employée se crinque, tout le monde devrait parler anglais. Point. La dame parle anglais, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui elle est cliente, dans sa ville, dans son pays et elle veut le faire dans sa langue. Légitime.

Elle porte plainte. McDo s’excuse, deux Mcflurries gratuit, merci thank you and come again. Fuck !

Est-ce que le français est menacé au Québec ? Pas partout. À Montréal ? Hell yes ! On s’anglicise. On le fait vite et on le fait bien. À l’oral et encore plus inquiétant à mon avis, à l’écrit. Faut dire qu’il y a une tendance à écrire comme l’on parle. Ça donne de belles pièces de théâtre, des œuvres vivantes, mais aussi des chroniques franchement déprimantes. Et on ne peut pas blâmer McDo.

Des mots anglais ici et là pour ponctuer le discours, j’en utilise, j’avoue, à l’oral comme à l’écrit. L’échange fait partie de notre ADN, normal qu’on emprunte quelques mots au voisin. Quoi de plus naturel qu’emmêler nos langues ? Entourés d’hispanophones, nous adopterions certainement quelques puta madre bien sentis et qui sait, peut-être quelques jolies paroles aussi. Mais nous sommes en Amérique. Et parfois, certaines choses s’expriment mieux en anglais. Mais je m’inquiète quand certaines choses ne s’expriment plus qu’en anglais parce qu’on n’arrive plus à les exprimer autrement. Triste. Triste et inquiétant.

New-brunswification de la langue au Québec. J’aime les accents maritimes, mais ici, pas de quoi se faire un high five. Je l’entends souvent et je le lis de plus en plus souvent. Parfois ça crée un effet de style, souvent non.

C’est bad ? Ben je suis pas prête à dire que c’est good. On oublie qu’on peut dire beaucoup et de plein de façons dans la langue de Vigneault. « Yo man, Gille Vigneault y’est trop hot. Il m’a dead ! » Non, on n’entendrait pas ça. Random shit, ce serait vraiment trop akward.

On est queer, vegan, organic, easy going. Let it be. Oh well, la vie change, la langue aussi, day by day. Get over it. Move on. Pour l’histoire de McDo en tout cas, 2 McFlurries ? Really !? Slow clap. Big fail, big fucking fail. C’est fucked up pareil. On like, on post, on share, on troll, on scroll, up and down. On laugh out loud, on fucking LOL. Quand c’est rendu qu’on sait pus rire dans sa langue, j’ai le goût de brailler. Facepalm.

Et comptez pas sur Mélanie Joly pour défendre la « langue francophone » [sic] et quand j’entends Justin parler, I rest my case. Let’s face it, on a une responsabilité I guess. Anyways, in the mean time, j’écris en français big fucking time !

Parole de Cassouille

Des baleines, un kayak à l’envers, un air bête, du frette et beaucoup de bonheur

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Des baleines, un kayak à l’envers, un Français à boutte, un air bête, du frette et beaucoup de bonheur ! Ça résume ma fin de semaine de camping.

Chaque fois que j’en ai l’occasion, je me pousse sur la Côte-Nord. J’aime m’endormir au son des souffles de baleines. Ça me change des camions qui roulent 24 sur 24 sur la rue Notre-Dame, le long du port. Avec la chaleur record de juillet et d’août, j’en ai eu mon truck des camions. Alors je suis partie avec mon gréement de camping et ma tasse à café Tim bien remplie de café Tim. Boire du mauvais café fait partie de l’expérience de la longue route et j’ai le respect de la tradition.

À partir de Québec, j’apprécie chaque kilomètre. Dévaler la grande côte de Baie-Saint-Paul, m’interroger subitement : Les freins ? Ils vont tenir ? Au bas de la côte, les freins ont tenu. Je peux maintenant passer le reste de la route à pester contre les caravanes-campeurs qui freinent systématiquement avant d’entreprendre une côte, même pour monter ! Mais pourquoi câl…?! Que de mystères dans la vie. Une route remplie d’irritation et d’émerveillement. La route des baleines s’y prête bien, la 40 à l’heure de pointe, beaucoup moins.

Les Éboulements. J’y arrête pour la chocolaterie et pour rire des alpagas. Quelle tête de con avec leur coupe de caniche ! Ça va pas du tout. Alors j’arrête, je rigole et quand j’ai assez ri, je passe à la boutique regarnir mon tiroir à chaussettes. Le petit bas acheté à la hâte chez Jean-Coutu n’a pas survécu à son 3ème lavage à l’eau froide au cycle délicat, petite nature. Le doux bas d’alpaga c’est ma façon de résister à la frustrante chaussette made in fucking somewhere pas cher. Ma façon d’être altermondialiste et disons-le, me dédouaner d’avoir ri d’une bête qui n’a pas demandé à avoir une tête de con et une coupe de caniche.

Baie Sainte-Catherine. Sur le tarversier, je respire à plein poumons devant le fjord. Je me sens chez moi. La Côte-Nord me fait ça.

Tadoussac. Je passe. J’y reviendrai quand j’aurai 50 ans ou de l’argent ou les deux.

Bergeronnes, les Escoumins. La paix. La sainte paix. Rien que le silence ponctué d’un souffle de baleine bleue au loin ou d’un saut de petit rorqual au proche et même au très proche !

Forestville, Baie-Comeau. Port-Cartier, passer le 50 ème parallèle et goûter la nordicité: la confiture de chicoutai, le thé du labrador, le bleuet sauvage, le turbot frais, le vent qui fouette. Sept-Îles, Mingan, Havre Saint-Pierre. La Côte-Nord nous rentre dans la peau avec son soleil sournois et sa météo capricieuse. Ce n’est pas parce que la gougoune et la camisole se portent à midi que la tuque et la grosse laine ne se porteront pas à l’heure du souper. La Côte-Nord c’est pas pour les chochotes ! Natashquan, la belle route lisse lisse lisse. Faut croire qu’elle s’use moins qu’ailleurs.

L’air de la Côte-Nord me donne confiance. En tout. Entre deux souffles de rorquals, que de la beauté. Pas de place pour la colère, fuck le terrorisme.

T’as des envies de djihad mon frère ? Viens t’assoir sur une roche. Regarde. Écoute. Respire. Et dis-moi qu’après t’as encore envie de mourir les tripes à l’air avec ta merde mêlée à ton sang. Les pensées vont et viennent, emportées par le vent. La Côte-Nord nettoie le corps et l’esprit. Ça ne règle rien mais ça nettoie.

Même quand il fait moche ça reste beau. Le ciel et la mer prennent un ton gris rorqual. Et quoi de mieux pour passer une matinée pluvieuse que d’aller sur l’eau en kayak ? Quand on n’a pas son cours de kayak de mer, on n’a pas le choix de louer un kayak double- c’est très bien le kayak double- avec un guide- c’est très bien le guide- avec un groupe… c’est beaucoup moins bien, le groupe.

Le Français du groupe n’a pas anticipé qu’il puisse éventuellement pleuvoir durant ses vacances et il entend bien que les putains de baleines du cul de ta mère daignent se montrer pour compenser cette nullité de temps à chier de mes deux ! Charmant.

Un guide souriant et un autre, qui a la joie de vivre profondément bloquée dans un sinus grippé. Bête de chez bête ! Ça le faisait chier d’être là, le monde le faisait chier, les canards le faisaient chier, les roches le faisaient chier et il voulait que ça se sache. Nous l’appelerons Monsieur Bonheur. Pauvre gars. Pénible de travailler malade dans un bureau alors j’imagine quand il s’agit de se tremper le cul dans un kayak.

Pour ajouter à sa bonne humeur, Monsieur Bonheur aura le plaisir d’avoir sous sa responsabilité des touristes trop morons pour comprendre qu’un kayak n’est pas une auto-tamponneuse et que jouer à boum kayak dans une eau à 4 degrés celsius, c’est se magasiner un Darwin award. Ils ont chaviré 3 fois !

Monsieur Bonheur devra se charger de remorquer le gars qui, bien assis dans son kayak, penaud, a vraiment l’air d’un phoque à l’échouage- il avait de bonnes rondeurs le monsieur- mais un mauvais phoque, celui que le groupe ostracise parce qu’il n’est pas bon dans ce qu’il est sensé faire, être un phoque. Pendant ce temps, la compagne du mauvais phoque à l’échouage est péniblement ramenée au rivage, embarquée comme du cargo sur le kayak de ses amis, de valeureux kayak-tamponneurs, mais beaucoup moins habiles pagayeurs, hélas. Une fois l’hypothermie passé, ça ira… je crois, je le souhaite. Une bonne frousse et un amour renouvelé du pédalo, voilà.

Tous les éléments pour passer une journée de merde sont réunis. Et pourtant non. Des marsouins, des petits rorquals, un phoque, pas le gros échoué dans son kayak, un vrai, et même des bélugas viennent nous saluer alors qu’il nous pleut à l’horizontale dans le visage. Et je suis heureuse. Et même le Français a l’air d’apprécier. La Côte-Nord me fait cet effet-là. Même quand c’est moche c’est beau. Je rentre à Montréal avec, je l’espère, un peu de Côte-Nord dans la peau.

Parole de Cassouille

 

 

Cher 450 faut qu’on se parle

Portrait-cropé

Salut à toi l’automobiliste qui me laisse passer alors que je n’ai pas la priorité, tu mets du soleil dans mes journées. Salut à toi le conducteur qui me dépasse tranquillement en prenant plus large par la gauche, grâce à toi je me sens en sécurité. Et salut à toi le chauffeur qui écoute de la bonne musique, tu es une rareté. Et maintenant cher 450, faut qu’on se parle.

Pourquoi un 450 ? Parce que j’ai besoin d’un cliché. Un 450, pour le bien de l’exercice est donc un individu convaincu de son droit inaliénable de posséder un char, qui considère les vélos comme une nuisance de calibre mouche noire, qui orgasmise chez Costco, digère encore très mal la perte de l’Auberge du chien noir et vote libéral de père en fils.En échange, je veux bien être un cliché aussi : je fais du vélo un peu pour me déplacer, mais surtout parce que je suis une crisse de folle, j’ai des bas dans mes Birkenstock et un poster de Gabriel Nadeau-Dubois dans ma chambre. L’image te convient cher 450 ? Parfait.

Cher 450, on va se dire les vraies affaires, si jamais je meurs écrasée sous tes roues, entre toi et moi, c’est sans doute toi qui va passer la plus mauvaise journée. Ça va beurrer ton char et tu risques d’avoir affaire à ma maman. Tu sais la scène de l’ourse dans The Revenant ? Ma mère est une femme charmante ou un grizzly, c’est selon.

Avant d‘aller plus loin, sache que j’ai déjà texté au volant en buvant du café avec une cigarette en chauffant manuel. Être cave ça me connaît, alors oui, je peux te comprendre. Cher 450, on n’a pas souvent l’occasion de se parler et encore moins de se comprendre. Si tu veux que j’apprécie toute la richesse langagière dont tu fais preuve en m’injuriant sur la route, ralentis et surtout, ar-ti-cu-le.

Je propose qu’on change de place. Toi sur mon vélo et moi dans ton char, j’en profiterais pour aller au Dix30, as-tu un bon resto à me conseiller ?

Tu verrais, cher 450, que les chantiers à Montréal, ça se traverse pas mal mieux sur 2 roues. T’apprécierais même les cônes orange, on peut s’accoter dessus en attendant au feu rouge, de tout confort ! Tu te réjouirais presque de voir autant de chantiers à force de voir des nids de poule de très très près. Sais-tu comment on appelle les amortisseurs sur un vélo ? Des poignets. Ça aussi ça s’use et c’est chiant à remplacer.

Tu sentirais peut-être qu’entre pollution atmosphérique et voitures, il y a comme un lien, subtil, mais avec le temps tu parviendrais à le détecter grâce à un instrument de mesure assez fiable, ton nez.

Tu pourrais encore croire Éric Duhaime et douter de l’implication humaine dans le réchauffement climatique, mais tu ne pourrais pas nier que l’heure de pointe ça ne sent pas le sapin baumier. Si après une heure de vélo dans le trafic, tu as encore le goût de rouler en hummer, je te donne un t-shirt « I’m a douche. Kiss me ».

Je sais 450, que ta voiture est le prolongement de ta personne, mais ne le prends pas personnel quand je me place devant toi au feu rouge. Je ne cherche pas à te montrer effrontément mon postérieur, je veux juste juste m’enlever la face de ton « exhaust ».Tu comprendrais que si je pars sur la jaune, c’est pas pour te narguer, mais pour m’éloigner de ton accélération impatiente du jeudi soir. Si je ne fais pas mon stop au complet, relaxe. J’essaie juste d’économiser un peu d’huile de pattes. Sais-tu comment on appelle l’accélérateur sur un vélo ? des genoux. Et si je zigonne toujours un peu aux intersections dans des mouvements de guidon pas clairs, c’est pas pour te niaiser, c’est juste pour rester en équilibre sur mon vélo. J’ai essayé d’échapper aux lois de la physique, mais j’y arrive pas.

Si je roule parfois dans ta voie, c’est parce que souvent, la mienne n’existe pas. La rue est assez large pour nous deux, dépasse-moi en toute confiance. Et si elle est étroite, oui va falloir que tu te tasses sur la file de chars stationnés. Et si t’as peur qu’une portière s’ouvre devant toi, bienvenue dans mon monde !

Cher 450, où étais-tu le jour où ils ont expliqué le concept de regarder avant d’ouvrir une portière ?

Je t’haïs quand je te vois sortir de ta voiture cellulaire à la main, nez en l’air, yeux dans le coffre à gant ou bien fixés sur tes souliers en crocodile dans l’inconscience totale de tout ce qui n’est pas toi. Je t’haïs tellement que je te souhaite un bouton de chaleur sur le scrotum, un cheveu dans ton sandwich jambon-mayonnaise, de te pincer une couille en t’assoyant. Je te souhaite de te faire chier dessus par un pigeon voyageur dont ce sera l’unique message. Je te souhaite d’oublier de te secouer la goutte qui laissera sa marque dans ton pantalon beige et de t’enfarger dans tes souliers à long bout pointu. Des souliers à bout pointu, c’est louche. Quiconque porte de telles chaussures est né pour être désagréable, se pavaner au Grand prix et considérer les prostituées comme des biens essentiels de consommation.

Je te déteste quand tu ouvres ta portière sans regarder plus loin que ton aura, qui est brune en passant. Et même si je respecte ton droit d’exister dans un maximum d’insouciance, ton je-me-moi ne vaut pas mes clavicules que je me pourrais me briser au terme d’un vol plané. Rien n’irrite plus le cycliste que les vols planés inopinés.

Mais si je te crie dessus parce que vraiment ta portière s’est ouvert trop proche, trop vite, sache que c’est la peur bien plus que la haine qui parle. Quand j’ai peur, mon Neandertal intérieur sort pour tenter d’intimider le mammouth que tu es. Rien de personnel.

Alors regarde donc cher 450 avant d’ouvrir ta portière. Facile, il s’agit d’utiliser les muscles du cou dans une légère rotation de la tête. Profites-en pendant qu’elle tourne encore; tu vieillis 450, autant le faire en beauté.

Allez, bonne route !

Les Messieurs dans les buissons

 

Portrait-cropé

J’aime l’exubérance de la nature en été. Arcs-en-ciel doubles, envolée de moumoutes de pollen, orages spectaculaires. De beaux spectacles !

La nature humaine vient compléter le tableau par quelques curieux comportements qui, bien que moins majestueux, ne manquent pas de couleurs pour autant.

En certains lieux secrets, à l’abri d’une nature luxuriante, une curieuse faune s’adonne à une luxure jugée contre-nature par les esprits rétrogrades.

Les messieurs dans les buissons. En plus des écureuils, des araignées et des moufettes de passage, certains buissons des villes sont aussi fréquentés par des messieurs à la recherche d’autres messieurs venus… échanger.

Pourquoi se rencontrer au bar quand on peut se rencontrer dans le buisson ?

C’est frais, discret, poétique. Délicat ? Ça, je ne sais pas, ça doit dépendre des messieurs.

La population vit dans l’ignorance de la chose sauf lorsqu’une personnalité se fait prendre dans la posture du petit chevreuil qui fait couic couic.

Intrigante pratique. Jamais il ne me viendrait à l’esprit d’aller me balader le soir dans un boisé au petit bonheur la chance dans le but d’y faire une rencontre sexuelle intéressante. Le Petit Chaperon rouge m’aura bien appris à me méfier du loup. Et des grands-mères poilues.

Les messieurs qui fréquentent les buissons eux, ont une lecture beaucoup plus versatile du conte. Ils sont à la fois le loup, le petit chaperon, le petit pot de beurre, la chevillette, la bobinette et tape-la-galette-les-garçons-mais-pas-les-filles-avec. En s’aventurant dans le bois, ils n’ont qu’à craindre d’être déçus. Une crainte qui, d’un point de vue féminin, est assez reposante je trouve. Et si l’homme est un loup pour l’homme, qu’à cela ne tienne ! Les messieurs dans les buissons sauront en tirer profit à la satisfaction de chacune des parties.

Je serais restée complètement indifférente à cette pratique si ma route n’avait pas croisé l’un de ses sentiers du plaisir de façon régulière au cours des dernières années. Un lieu louche où il se passait clairement quelque chose, mais quoi ?

Qu’on se rassure, je n’ai jamais rien vu de répréhensible ou choquant, ni même entendu ne serait-ce qu’un soupir évocateur. Rien. Si jamais vous y voyez une verge exposée, c’est probablement la vôtre que vous auriez inopinément laissée tomber dans les mains de l’un de ces messieurs.

Mais avant de savoir de quoi il retournait, j’avoue que de voir des hommes à la nuit tombée sortir des bois avec l’œil du chasseur, suscite, au-delà de la curiosité, une folle envie de décâlisser au plus crisse, au cas où…

Un jour, en passant par là en accélérant comme d’habitude, au cas où, je croise un homme marchant d’un pas mesuré et vêtu de façon non équivoque : pantalons de cuir, petite veste de cuir, gants de cuir et casquette assortie. Un folklorique gai ! J’étais fixée. Depuis, le lieu et ses curieux promeneurs font partie de mon paysage. Chaque année, sitôt la neige fondue et le mercure moindrement conciliant, les messieurs aux buissons réapparaissent. Chaque année, fidèles comme les bourgeons, ils repoussent.

D’un point de vue rationnel, la pratique a ses avantages.

Gratuite, elle démocratise la rencontre intime. En saison bien entendu. Nous sommes un pays de saisons et y a-t-il plus bel hommage à faire à la nature que de suivre ses rythmes jusque dans nos caleçons ?

Écologique, la rencontre ne nécessite pas de requête internet à tant de mégabits/sec sur des serveurs américains alimentés, on l’espère, par autre chose qu’une centrale au charbon. Dans ta face Réseau contact !

On marche lentement, contemplatif, on zieute et hop on disparaît communier dans la pénombre. Une activité quasi monastique. Pas de détour en taxi, on consomme sur-le-champ ce qu’on a dragué. Peut-on manger plus frais et local? Vivement qu’Équiterre encourage la pratique !

Je ne m’attarderai pas sur les raisons profondes qui poussent les hommes à la rencontre anonyme, furtive, clandestine, mais je me pose la question et si ça devenait normal ? Baise gratuite et écologique pour tous et toutes.

Bien sûr, par délicatesse, on éviterait de s’exécuter dans les transports en commun à l’heure de pointe, par respect pour ceux qui essaient de lire le journal. Et pas non plus de galipettes dans les toilettes publiques, par respect pour ceux qui ont une envie pressante. Rien n’est plus contrariant que de voir son petit pipi frustré par l’orgasme d’autrui.

Ne serait-il pas salutaire que les burnes de la nation renouent avec la fraîcheur bien connue de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, fraîcheur qui favorise la vigueur des spermatozoïdes ? Il faudrait, pour mesurer pleinement l’effet bénéfique de la pratique, que des femmes hétérosexuelles s’y adonnent. Mais j’en doute. Le phénomène semble exclusivement masculin.

Et des madames dans les buissons qui attendent d’autres madames ? Il n’y en a pas. J’ai checké. Pourquoi pas ? Peut-être parce qu’elles sont nombreuses, à craindre de constater, si de tels lieux existaient, que la matante cinquantenaire malaisante n’a pas disparu avec la fermeture du Drugstore[1] et qu’elles s’épivardent la coupe Longueil (ou le turbo, à votre goût) en parlant fort et en riant gras, donnant ainsi l’impression de se faire draguer par un buisson parlant. Divertissant oui, mais érotisant, non.

Alors je laisse ça aux hommes et je me contente de passer par là les soirs d’été en chantant à tue-tête : gai lon la, gai le rosier, bonne soirée messieurs, la crowd est bonne à soir !

Parole de Cassouille

 

[1] Le Drugstore, bar du village gai de Montréal où le cheveu poivre et sel, court sur le dessus, long derrière s’harmonisait avec le polo rentré dans le bermuda de golf, Labatt bleue à la main et mes respects mam’zelle ! Nostalgie…