Les joies de la construction

Ah les joies de la construction ! Depuis 3 semaines, j’ai un échaffaudage dans ma fenêtre. Des travaux de maçonnerie sur le mur mitoyen des voisins. Grosse job, sale job. J’étais prévenue, Il allait y avoir du bruit. Tôt. Très très tôt. Je m’étais préparée en conséquence. On se la couche tôt, on se la camomille et on se travaille l’attitude : je ne chiâlerai pas, je ne chiâlerai pas, je ne chiâlerai pas. Amen.

Tel que prévu, à 7 :00 tapant, pics, marteaux et pépines se faisaient aller le boucan et résonnaient jusque dans mes rotules ensommeillées. Je ne chiâlais pas. J’étais en paix. En contrôle. Oh joie! enfin zen. J’allais embrasser le zen bouddha, écrire des livres sur comment trouver le bonheur grâce à une paire de gougounes, une toge et un jardin de roches. Je nourrissais de doux projets sous la couette. Un élément perturbateur allait bientôt éprouver ma zénitude.

Dans mon estimation de la nuisance sonore, j’ai gravement sous-estimé le facteur humain. Un maçon très très vocal chante à tue-tête des tounes de Passe-Partout dans ma porte-fenêtre.

Pousse, pousse, pousse, les bons bons légumes
Miam miam miam, j’ai hâte d’en manger

Et rebelote. Mon maçon est heureux, mais, à 7 :00 du matin, c’est un peu tôt pour me le faire savoir. Je tolère les pics, les pépines, les marteaux, mais les gros tatas de 200 livres qui, miam miam miam ont hâte de manger des bons bons légumes, ça pousse pousse pousse le bouchon un peu loin. Je ne suis pas de mauvaise humeur le matin, j’ai l’enthousiasme fragile, nuance.

Il me rappelle un voisin d’enfance qui jouait de la balalaïka sur son balcon et s’arrêtait le temps de bien se racler la gorge jusqu’aux bronches pour expectorer un bon crachat bien sonore et motonneux. Il aurait pu couvrir le bruit de cette dégoûtante éructation par quelques notes de son instrument, mais non. C’était un puriste du crachat. Ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait.
Mon tata fait pareil. Il chante et pioche, mais jamais en même temps. Il isole ces nuisances sonores pour qu’on en apprécie pleinement les subtilités. Pioche pioche pioche. Pause. Pousse pousse pousse les bons bons légumes. D’abord le travail, ensuite la comptine.
Le rossignol de Repentigny y met du cœur. Et du coffre ! Sans la moindre notion de «chut y’est tôt, y’a des gens qui dorment». Comme dirait Charles Tisseyre, fascinant !

Selon un ami dans la construction, les maçons sont réputés pour leurs tours de chant, mais très peu pour leur intellect. Je ne sais pas pour les autres, mais je vous garantis qu’en ce qui concerne mon maçon, la cédille est superflue.

Bien sûr, dans un premier temps, je suis portée à lui souhaiter de s’étouffer dans le ciment, mais j’avoue que son entrain au travail fait plaisir à voir.

J’ai pensé installer un piège. L’attirer dans une cage sur le balcon avec des Jos Louis et des photos de filles toutes nues, et aller le relâcher un peu plus loin, mais la taille de la cage posait problème, et comme je n’ai pas une intelligence pratique, j’ai abandonné le projet. De toute façon, faut bien que les travaux se fassent.

J’ai essayé de l’apprivoiser en lui lançant des miettes de pain, mais mon tata n’est pas un pigeon. C’est un mammouth. Une rareté en chair et en pouèle (ou en pas-de-pouèle, c’est un mammouth moderne, bien épilé.)

Finalement, je me contente de l’observer. Yeux bovins, visage porcin, mohawk rambo gauthien. Il est tellement insensible à ce qui l’entoure que je peux l’étudier à ma guise, à 6 pouces du visage, il ne voit rien. Son inconscience m’a rendue invisible.

Je suis la Crococodile Hunter de mon balcon « What a beautiful beast ! » Peut-être que si je lui saute dans le dos et que je le flatte entre les yeux, il va s’endormir. J’ai commencé à m’habituer et je lui ai laissé une liste de demandes spéciales pour varier du Passe-Partout:
Au Clair de la lune, j’ai pété dans l’eau
Ça faisait des bulles, c’était rigolo

Napoléon dans son cercueil, y’était bandé comme un chevreuil
OU encore,
Turlututu chapeau pointu, 36 fesses font 18 culs

Mais il préfère son propre répertoire. Des compositions originales qu’il scande avec fierté : L’été, l’été, l’été chus fatiquant. L’été l’été l’été chus fatiquant

Fatiquant », à ne pas confondre avec « fatigant ». Le souci du détail est important. Tata, mais poète.

Tous les matins, j’ai la chance d’observer un mammouth à ma fenêtre. Vaut mieux ça que d’autre chose. Il y a longtemps, j’habitais dans Parc-Extension, j’ai eu un drôle d’animal qui cognait à la fenêtre de mon demi-sous-sol à des heures farfelues. «Hello, can I come in ?

– Non. Non non non you can not.

– I’m a good guy…

– Ah ! Ben fallait le dire ! Je vous ouvre cher ami ! Entrez donc. Le frigidaire est là, je vous sers un petit café ? Le plancher est froid, prenez donc une petite pantoufle.

Le mammouth chantant, c’est reposant. D’autant que ça a quelque chose de libérateur d’avoir un gros épais qui chante à sa fenêtre. Ça libère de l’obligation d’être gentille. Aimer son prochain, j’y crois, mais parfois, une saine détestation d’autrui n’est pas à dédaigner non plus. Tout est dans la manière, il faut détester avec respect, dans la distance et le silence. Sans gestes ou paroles déplacés. Il circulerait pas mal moins de pétitions d’Amnistie internationale, Avaaz ou All Out si les hommes se détestaient mieux. Il faut leur apprendre la détestation tranquille.

Mon mammouth m’apprend à détester mieux. Et j’en apprends un peu plus chaque jour. L’autre jour, en quittant la maison, je l’ai trouvé près des poubelles, fort occupé contre l’arbre à une activité toute personnelle et hygiénique. Il pissait. D’une miction sonore et libératrice. J’aurais imaginé qu’un mammouth lèverait la patte, mais non. Mon mammouth pisse debout comme un homme. Et sans chanter. J’apprécie. Et il faut croire que se soulager la vessie élargit la conscience puisqu’il a remarqué ma présence et lâché un petit« oh pardon » sincère. Je n’ai rien répondu. Je pratique la détestation tranquille : Détachement. Silence. Respect.
Il est attachant mon mammouth. Un peu humain. Je commence à m’habituer à lui. Il est presque propre. J’ai envie de demander à ma douce si on peut le garder.

Paris et les grosses fesses

 

Paris 1988. Des vacances en famille dans la Ville lumière. J’ai de la chance.

On se promène beaucoup d’un musée à l’autre. Ça m’intéresse moyennement, mais il y a toujours des parcs avec des canards, des ânes ou des poneys pour m’occuper entre un bonhomme tout nu de Rodin et une Joconde cachée sous une mer de Japonais qui la prennent en photos. Des photos prises de face, c’est avant le selfie. Je me souviens pas tant du Louvre, mais de la Joconde oui. Je me souviens de m’en contre-crisser royalement.

On prend le métro, souvent. J’ai l’âge du tarif réduit. Ma sœur non. Mais une famille de quatre à Paris, ça coûte cher. Alors on fraude. Un tout petit peu. Mes parents font passer ma sœur au tarif réduit.

Horreur, on se fait contrôler. Dans le corridor d’une station de métro au nom improbable style « Cliquetis-Les Roubignoles », une contrôleuse nous attend avec un képi et un pad. C’est très mauvais signe un képi et un pad.

« Tickets s’il vous plaît ». Shit ! Mon père, dans son énervement et sa peur culturelle du péché- au lieu de courir le risque que la contrôleuse exige une preuve d’âge pour ma sœur- essaie de lui passer un billet au tarif régulier flambant neuf, donc non validé.

Ça ne passe pas. La contrôleuse nous jette le mauvais œil. Le billet doit être étampé-validé-poinçonné-non,-mais-vous-vous-croyez-où-et-après-ça-s’étonne-que-ça-aille-aussi-mal-dans-le-monde.

La Calotte aurait pu rédiger une contravention et nous foutre la paix, mais on est à Paris, où on ne laisse jamais passer une occasion d’être inutilement désagréable.

La dame sert à mes parents une leçon de morale digne des Frères des écoles chrétiennes (les agressions sexuelles en moins).

«  Le ticket mon pauvre monsieur, il doit être VA-LI-DÉ ! »  Elle montre mon billet et me pointe, « comme le p’tit garçon-là ! ».

Première gifle.

Mon père corrige : « euh… c’est une fille… »

Et la charmante dame de répondre: « MAIS ÇA N’A AUCUNE IMPORTANCE ! » Elle a dit ça en majuscules. Je le jure.

Uppercut au corps. Direct au menton. Elle vient de me passer le KO technique, l’enfant de chacal.

Surtout ne pas pleurer. Écarquille les narines, serre les dents, serre les fesses. Voilà, c’est comme ça qu’on fait. J’arrive pas encore à me retenir de faire pipi au lit, mais me retenir de pleurer, je suis capable. J’ai de l’expérience, j’en ai entendu d’autres.

« Ça n’a aucune importance. » Elle se trompe sur mon identité profonde et ça n’a aucune importance !

Petite, j’avais une expression pour désigner les impolis, les désagréables, les nuisibles en tout genre : les grosses fesses. Homme ou femme, peu importe, une grosse fesse est une grosse fesse. Et la contrôleuse en était toute une ! Elle était surtout parisienne, mais enfant, on ne juge pas encore en fonction de l’appartenance ethnique.

« Ça n’a aucune importance ! » C’est dit avec un tel manque de délicatesse, une absence totale de considération dont les Français ont le secret. L’art du mépris poussé à sa limite. Humilier un enfant et s’en gratter le cul.

Madame La Grosse Fesse, vous ne le savez pas encore, mais vous et votre attitude serez dans le futur la cause d’un exode massif de vos compatriotes qui déferleront sur le Plateau Mont-Royal, comme les mouches noires sur l’Abitibi.

À la défense de la grosse fesse, dans cette histoire de billet de métro non validé, que je sois une fille, un garçon ou autre, ça n’a effectivement aucune importance.

Mais j’ai 8 ans. Ça a toute l’importance du monde.

Il faut dire qu’à l’époque les erreurs sur ma personne sont fréquentes. J’ai les photos pour le prouver. Ça marche à tout coup. Je sors une photo de moi au primaire et on me demande sans arrière-pensée qui est le petit gars sur la photo. C’est moi ostie… (soupir)

Un professeur a déjà refusé de me croire. Je dois me battre pour revendiquer mon genre biologique. La quête inverse de celle d’un transgenre. Je n’étais pas un garçon pris dans un corps de fille, j’étais une fille prise avec un corps de fille qui passe pour celui d’un garçon. Vous me suivez ? Non ? Ça n’a aucune importance.

Tomboy, p’tit gars manqué, name it. Jamais voulu être un gars même si, j’avoue j’ai déjà pensé très très jeune que j’allais tout bonnement le devenir. On naissait petit, on devenait grand, alors je ne voyais pas pourquoi passer naturellement de fille à garçon et de garçon à fille, poserait problème ? Un changement comme un autre dans la grande fluidité de la vie.

À 5 ans, j’avais des questions et ma mère avait forcément  les réponses. « Maman, quand est-ce que je vais être un gars ? »

Je revois sa face. C’était pas tant de la surprise, comme de la stupeur et de l’épouvante. J’ai compris que ça n’arriverait pas et qu’on n’en parlerait plus.

D’où ça me venait cette idée de devenir un gars ? Aucune idée. J’ai mis ça sur le compte d’une vie antérieure. Quand on a été un Viking de 6’8’’ avec les bras comme des massues et de la glace dans la barbe ça se peut qu’on fasse le saut de se retrouver à la pataugeuse dans un maillot de bain de Fraisinette. C’est la vie, on s’adapte.

 Au tournant de la pré –adolescence j’ai adopté la résolution Simone de Beauvoir « on ne nait pas femme on le devient », que j’ai traduit par    « fitte ton corps fille ! » en gros, adopter une attitude correspondant à mon genre et conséquente avec mon ossature, ma taille et mon poids. Bref, arrêter de me prendre pour un Viking même si je me sens trop serrée dans mon suit.

J’ai pas pire réussi. Sauf que le naturel finit toujours par ressortir un tantinet. Ici et là, quelques traits stéréotypiques de la gouinitude: des épaules basculées par en dedans, une indécrottable rigidité thoracique et la dernière et non la moindre, une démarche plus ou moins réussie lorsque vient le temps de chalouper du bassin- quelque chose à mi-chemin entre le Yo et le golden retriever atteint de la dysplasie de la hanche.

Plus d’aptitudes pour la balle molle que le baladi. Quoique, j’ai pas encore essayé le baladi, on pourrait être surpris. Et la balle molle… pas plus. J’ai un vague, très très vague souvenir d’attraper une balle, pas si molle, avec ma face. Idem pour le hockey cosom. J’ai opté pour la boxe. Tant qu’à en manger une…

J’ai décidé de fitter avec mon corps, mais je me suis toujours promis de faire très attention aux enfants sur la question de l’identité de genre, évitant autant que possible les pronoms personnels et les appellations genrées pour éviter une erreur sur la personne avec les petits êtres ambigus. Mais ça ne fonctionne pas. Je me suis quand même trompée. Plus d’une fois. Honte à moi. Désolée les enfants, même quand on essaie très très fort, des fois on devient quand même une grosse fesse.

Parole de Cassouille